Dans la commune de Comè, les savoirs thérapeutiques transmis de génération en génération continuent d’occuper une place importante dans la prise en charge de l’anémie pendant la grossesse. Tisanes, décoctions, aliments spécifiques, scarifications et rituels de purification s’intègrent dans les itinéraires de soins. Une réalité qui révèle à la fois la persistance des savoirs endogènes, les difficultés d’accès aux soins et les limites encore peu documentées de certaines pratiques.
À Comè, l’anémie ne se soigne pas toujours derrière les murs d’un centre de santé. Pour certaines femmes enceintes, le premier réflexe se trouve plutôt dans la cour familiale, auprès d’une mère, d’une grand-mère ou d’un tradipraticien. Dans cette commune du département du Mono, les savoirs thérapeutiques locaux restent profondément ancrés dans les habitudes. Une enquête réalisée en 2025 auprès de 44 personnes ; femmes, hommes, mères et tradipraticiens ; montre que 42 enquêtés, soit 95,45 %, déclarent avoir recours aux pratiques endogènes dans la lutte contre l’anémie. Derrière ce chiffre se dessine une autre réalité, pour une partie des habitants, la médecine traditionnelle constitue le premier niveau de recours avant la consultation médicale. « Peu importe la maladie, on commence avec les tisanes d’abord et quand c’est persistant, on va à la pharmacie ou à l’hôpital », témoigne un mécanicien de 37 ans interrogé à Comè en 2025.
Les recettes de la transmission familiale
Dans les familles, les recettes circulent comme un héritage. Elles sont rarement consignées dans des protocoles écrits. Elles se transmettent par la parole, l’observation et l’expérience. Une ménagère de 45 ans interrogée dans le cadre de l’enquête explique ainsi qu’en cas de « maladie de manque de sang », elle prépare des feuilles et des racines. Elle affirme n’avoir jamais utilisé de médicaments pharmaceutiques pour ce problème et considère que les feuilles ont toujours été efficaces pour elle, y compris pendant la grossesse. Une commerçante de 36 ans donne une autre explication à cette préférence : le coût des produits prescrits dans le cadre de la grossesse et la transmission familiale des recettes traditionnelles. « Les tisanes sont ce que nos mères ont utilisé […] et nous ont appris à les utiliser aussi ». Le recours aux pratiques endogènes apparaît donc comme le produit d’un mélange de confiance, d’accessibilité économique et de transmission intergénérationnelle. La conclusion de l’étude relève également la confiance accordée aux tradipraticiens parmi les facteurs expliquant cette préférence.
Jatrofa, bissap, betterave… une pharmacopée locale
Dans les pratiques recensées par l’enquête, les remèdes prennent plusieurs formes. Certains tradipraticiens évoquent des décoctions préparées à partir de feuilles et de racines. Parmi les recettes citées figurent notamment une tisane à base de « jatrofa blanc », du jus d’ananas associé au miel, des préparations à base de betterave et de gingembre, d’écorce de manguier et de « kpokpo » ou « adako », mais aussi du jus de betterave mélangé à une boisson gazeuse, ou encore du bissap associé au miel. Mais un élément ressort avec force, les pratiques sont nombreuses, les modes de préparation variables et les références de dosage ne sont pas nécessairement standardisées. Cette question du dosage apparaît d’ailleurs dans le questionnaire d’enquête, qui interroge directement les praticiens sur la manière dont ils règlent les quantités administrées. L’étude ne permet toutefois pas d’établir que ces différentes recettes sont scientifiquement efficaces ou sans danger pendant la grossesse. Elle met surtout en évidence leur utilisation et leur place dans les représentations et les parcours thérapeutiques des habitants.
Quand la maladie change de sens
À Comè, l’anémie n’est pas interprétée de manière uniforme. Pour certains habitants, elle renvoie à une insuffisance alimentaire ou à un problème biologique. Pour d’autres, elle peut être associée à des interdits alimentaires, à des forces surnaturelles ou à la sorcellerie. Cette différence de perception influence directement le parcours de soins. Lorsque la maladie est considérée comme relevant d’une cause naturelle, la femme peut se tourner vers les médicaments prescrits dans les structures sanitaires ou vers les préparations traditionnelles. Lorsqu’elle est interprétée comme surnaturelle, le guérisseur ou le tradipraticien peut devenir l’acteur privilégié du traitement. Un tradipraticien de 52 ans interrogé à Comè résume cette conception : « nous, on n’a pas les appareils nécessaires pour détecter le mal. Alors je conseille toujours à mes patients de consulter la médecine conventionnelle et, quand le mal est détecté, moi je fais mon nécessaire ». Ce témoignage révèle une contradiction intéressante, certains acteurs de la médecine traditionnelle reconnaissent eux-mêmes les limites de leur capacité diagnostique et recommandent le recours préalable au système biomédical.
La frontière sensible des scarifications et des rituels
Toutes les pratiques recensées ne relèvent cependant pas de la simple consommation de plantes. L’enquête fait également état de traitements par scarifications. Selon les témoignages recueillis, des incisions sont pratiquées sur certaines parties du corps, notamment la poitrine, le dos et, dans une moindre mesure, le ventre. Des produits à base de cendres, de sève, de feuilles ou d’écorces peuvent ensuite être appliqués sur les blessures. À cette pratique s’ajoutent les bains de purification, mobilisés dans les cas interprétés comme relevant de la « magie noire » ou de la sorcellerie. « Certaines maladies exigent des rituels ou des recommandations spécifiques », affirme un praticien interrogé à Comè. C’est ici que l’enquête fait apparaître l’une de ses principales zones de tension, les représentations culturelles de la maladie peuvent conduire à des itinéraires thérapeutiques très éloignés du modèle biomédical.
Le prix, un facteur déterminant
Pourquoi certaines femmes préfèrent-elles les tisanes à l’hôpital ? Le coût constitue l’une des réponses avancées par les personnes interrogées. Une enquêtée estime que les prescriptions reçues pendant la grossesse sont nombreuses et coûteuses, alors que les tisanes sont associées à un savoir familial disponible localement. L’accessibilité n’est pas uniquement financière. Elle est également géographique et sociale, la connaissance de la plante, la disponibilité des ingrédients et la proximité du tradipraticien facilitent le recours à cette offre thérapeutique. La médecine traditionnelle apparaît ainsi comme une alternative immédiatement accessible, tandis que le recours à la médecine conventionnelle peut intervenir lorsque les symptômes persistent.
Une maladie pourtant loin d’être anodine
Cette situation intervient alors que l’anémie constitue un enjeu important de santé maternelle. En s’appuyant sur des données de l’EDSB-V de 2018, environ 58 % des femmes enceintes au Bénin étaient anémiées, dont 1 % dans une forme sévère. L’anémie pendant la grossesse peut avoir plusieurs causes. La carence en fer est fréquente, mais les infections, certaines carences nutritionnelles, le paludisme, les parasitoses et certaines maladies chroniques peuvent également intervenir. La difficulté est donc de savoir précisément de quelle anémie souffre une femme avant de choisir son traitement. Certains tradipraticiens ne disposent pas des équipements nécessaires au diagnostic. C’est à ce niveau que se situe l’un des principaux enjeux de santé publique, une recette traditionnelle peut être considérée localement comme efficace sans que son efficacité sur l’anémie, son dosage ou son innocuité pendant la grossesse aient été établis dans le cadre de l’étude.
Tradition contre médecine moderne ? Pas si simple
L’opposition entre les deux systèmes de soins n’est pourtant pas aussi nette. Certaines femmes combinent les deux approches. Elles peuvent commencer par une tisane, consulter ensuite un tradipraticien, puis se rendre à l’hôpital lorsque les symptômes persistent. D’autres suivent simultanément des traitements modernes et traditionnels. L’étude identifie aussi une minorité qui rejette les tisanes et privilégie directement la pharmacie ou l’hôpital. La réalité de Comè est donc moins celle d’une confrontation que celle d’une cohabitation thérapeutique. La question devient alors : comment faire dialoguer deux systèmes de connaissance qui ne reposent ni sur les mêmes méthodes de diagnostic, ni sur les mêmes représentations de la maladie ?
L’urgence d’évaluer sans mépriser
L’étude recommande une meilleure articulation entre les pratiques endogènes et la médecine conventionnelle. Elle préconise notamment le dépistage systématique de l’anémie dès le début de la grossesse, le suivi régulier du taux d’hémoglobine, l’information sur l’alimentation riche en fer et en vitamines, ainsi que la formation des agents de santé à la détection précoce et à la prise en charge de l’anémie. Mais elle ouvre surtout une piste essentielle, étudier scientifiquement les savoirs locaux plutôt que les écarter systématiquement. La conclusion du travail appelle ainsi à identifier, par des études approfondies, les pratiques les plus efficaces afin d’envisager leur prise en compte dans des stratégies de santé publique adaptées aux réalités socioculturelles de Comè.
À Comè, la question n’est donc plus de savoir s’il faut choisir entre tradition et modernité. Elle est de déterminer ce qui fonctionne réellement, ce qui peut être dangereux, ce qui doit être encadré et ce qui peut éventuellement être intégré à une prise en charge sécurisée de la femme enceinte. Car derrière chaque tisane se trouve un savoir transmis. Derrière chaque consultation chez le tradipraticien se trouve une confiance. Et derrière chaque grossesse se trouve une responsabilité, celle de protéger simultanément la mère et l’enfant.
À Comè, la médecine traditionnelle n’a pas disparu. Elle est même loin d’être marginale. Mais son importance sociale pose désormais une question incontournable aux acteurs de santé : comment transformer un savoir populaire largement utilisé en connaissance évaluée, documentée et sécurisée ?
Norbert MEGAN YAOVI